Morgan Sportès

TOUT TOUT DE SUIT par Bernard Pivot, le Journal du Dimanche , 4/9/2011

chronique livres de Bernard Pivot

Chroniques | 3 septembre 2011

Les barbares sont parmi nous

Comment ne pas employer des mots très forts ? Abjection, haine, sadisme, horreur. C’est qu’on ne lit pas Tout, tout de suite, de Morgan Sportès, comme une lugubre fiction sortie de l’imagination de l’auteur.

Nous savons bien que ceux que la presse avait rassemblés sous l’appellation "le gang des barbares" ont existé, kidnappé, torturé, tué, été arrêtés et condamnés. Nous savons que c’est en 2006 que leur crime a été manigancé, préparé, exécuté, et que ce qu’écrit Morgan Sportès en est la très exacte relation. Nous sommes dans le vécu, le méticuleusement reconstruit dans les lieux mêmes de l’esbroufe et de l’ignominie : Bagneux, Bobigny, Paris, Abidjan, les appartements, la cave, les rues, les voitures, les itinéraires, les cybercafés, les Taxiphone, les hôtels, les parkings, les aéroports...

Enquête implacable, investigation heure par heure. Travail de policier, d’historien et d’écrivain. Dialogues de romancier pour un roman vrai. On entend "l’accent caillera" des cités. Morgan Sportès a mis ses pas dans les pas de Yacef - de son vrai nom, rappelez-vous, Youssef Fofana -, de Tête de Craie, du Grand Black, de Cappuccino, Sniper, Krack, Zou, etc. Et il a éprouvé dans sa chair tout ce qu’a enduré, pendant plus de trois semaines, Elie - Ilan Halimi - jusqu’à ce que Youssef l’achève, ou croit l’avoir achevé, par le couteau et le feu dans un petit bois proche de la voie de chemin de fer du RER C.

D’origine ivoirienne, Yacef, alias le Boss, alias Django, alias Mohamed, 25 ans, a déjà fait deux ans de prison. Racket, chantage, trafic, intimidation... C’est un "Grand". Il a fait ses preuves. Il en impose. Quoiqu’il bégaie, il sait se faire entendre. "C’est ce mélange de goguenardise et de soudaine sauvagerie qui, chez lui, fait peur. Sous le masque du clown : le dément." Tous ses coups sont foireux. Mais son envie d’avoir du fric, beaucoup de fric, et le plus vite possible, est si persuasive que sa bande de bras cassés continue de lui faire confiance. Enlever un feuj (juif), voilà la bonne idée. "Les feujs, ça a de la thune [...]. Si on en attrape un et qu’il est fauché, les autres paieront."

La malchance tombe sur Elie, vendeur dans une boutique de téléphonie, boulevard Voltaire. La belle Zelda entre. C’est l’appât. "Une Rebeu hyperchaude", dira d’elle le naïf Elie, dragué, séduit, "soulevé" (enlevé) quelques jours après sur une placette de Sceaux, vers une heure du matin, puis "marchandise" livrée, enfermée et gardée dans un appartement, bientôt dans une cave. Prisonnier menotté, ligoté, bâillonné, battu, brûlé, pendant vingt-quatre jours. Yacef avait cru que trois suffiraient pour obtenir le versement de la rançon. Il n’avait même pas prévu qu’il faudrait nourrir son otage !

Tant de bêtise est sidérante. Pieds Nickelés tragiques, ces garçons et ces filles de banlieue n’ont jamais conscience de la gravité de leurs actes. Ils n’envisagent pas que la combine de leur chef foire une nouvelle fois et que ce kidnapping se termine mal. Le fric, si proche - demain, toujours demain -, et les menaces empêchent les plus fragiles ou les moins idiots de déserter. Zelda bavarde. Elle raconte comment elle a aidé Yacef et piégé Elie. On ne la croit pas. Elle se vante. Au fond, ce n’était qu’un jeu. Si on l’avait prise au sérieux... Si les policiers n’étaient pas arrivés deux ou trois fois trop tard... Si... Un mauvais sort s’est acharné sur Elie.

Morgan Sportès ne porte pas de jugement. Mais son terrible récit est éloquent : de la déscolarisation, de la démission des parents, de l’inculture, de la pauvreté, du désœuvrement, de l’absence de civisme et de morale, du vide assourdissant qui ceinture nos villes, surgiront d’autres brutes fanfaronnes. Nous serons de nouveau stupéfaits et scandalisés par le désordre de leur cerveau et la violence de leurs actes. Nous nous demanderons pourquoi et comment nous avons laissé s’installer cet anti-humanisme, quand nous n’en avons pas favorisé le développement. Le grand poète grec Constantin Cavafy a écrit En attendant les barbares. Nous ne les attendons plus. Ils sont là.

Bernard Pivot - Le Journal du Dimanche

samedi 03 septembre 2011