Morgan Sportès

Loin du Siam (article paru dans l’ouvrage collectif "C’était leur France" (Gallimard,2007)

vendredi 9 mars 2007.

LOIN DU SIAM

(article paru dans l’ouvrage collectif « C’était leur France », Gallimard 2007.

La France, vue d’Algérie, par le petit garçon que je fus ? Dans les années cinquante donc ? ... Drôle de question. D’abord la France, ça n’était pas la France, puisque l’Algérie c’était la France !__ comme disaient beaucoup de gens alors, dont François Mitterrand. Et Michel Déon aussi, c’est vrai... Il faut bien piger, recadrer le truc, sinon on ne comprend pas : A l’époque la Méditerrannée-traversait-la-France-comme-la-Seine-traverse-Paris. Okay ? L’Algérie donc, n’existait pas. Ni ce qu’on appelle la France. La France c’était __encore __un Empire. Nous étions tous français de Dunkerque à Tamanrasset. Aujourd’hui qu’on a du mal à l’être entre Garges-lès-Gonesse et Sarcelle, c’est peut-être difficile à comprendre... Evidemment il y en avait qui étaient plus français que d’autres. Ceux qui l’étaient le plus, Français, c’étaient les Français de « là-bas », de l’Hexagone, qu’on appelait Métropole. Les habitants de la Métropole sont les métropolitains. Au féminin ça donne métropolitaine. Les Auvergnats, les Bretons, les Aveyronnais, les Bourguignons, les Bas-Normands, les Basques, les Alsaciens, les Lorrains, les Ardéchois, les Cévenols etc. tout ça, additionné, ça fait « les métropolitains » (les Corses , eux, ils avaient un statut à part sans doute, on les classifiait mal). C’étaient des Corses tout simplement, des Corses tout court.

De l’autre côté de la Mediterrannée-qui-traverse-la-France-comme-la-Seine-traverse-Paris, en deçà donc de la Méditerranée, il y avait les français d’ « ici » : NOUS, les Africains (il y a d’ailleurs une chanson qui dit : « C’est nous les africains qui revenons de loin/ Nous revenons des colonies pour sauver le pays » etc). Evidemment, là encore, il y en avait qui étaient plus Africains que d’autres. Le concept d’Africain est flou. Les plus Africains d’entre nous, c’étaient les autochtones ou indigènes, (un indigène est un autochtone et inversement) autrement dit « les arabes », c’est à dire les « bicots », les « ratons » ou les « melons » . Un bicot c’est un melon et un melon c’est un raton, donc un raton c’est un bicot. On disait aussi les musulmans. Plus ont était africain, dans ce système d’oppositions linguistico-politiques, moins on était français. Et moins on avait, de ce fait, d’avantages politiques et sociaux. Quant à ma pomme, du haut de mes 10/15 ans, si j’étais moins français que les métropolitains, j’étais aussi moins africain que les indigènes-autochtones : maman en effet était une métropolitaine, une bretonne (voir plus haut), un produit d’importation donc, débarqué en Algérie en 1940. Mais mon père, dans une certaine mesure, était un indigène, c’est à dire un autochtone, mais un-autochtone-non-musulman cependant, puisqu’il était juif, mais juif du crû, né sur place, « ici », from the deep roots, pas un juif d’importation , made in « là-bas » donc ... quoique : vu mon nom, Sportès, « papa » doit appartenir à une cuvée juive introduite en Afrique il y a quelques siècles à partir de l’Espagne ou du Portugal. Mais enfin, on peut dire, en gros qu’il était un indigène. Un indigène spécifique cependant puisque, en tant que Juif, il était Français à part entière, avec tous les droits civiques des Français (depuis la loi Crémieux 1870). Les autres indigènes, les musulmans donc __ exceptés quelques privilégiés__ n’avaient que des miettes de droits. Ce pourquoi aussi on les appelait, dans les journaux ou à la radio, « Français musulmans », ce qui les distinguait des français non musulmans : juifs, catholiques, protestants, orthodoxes etc qui étaient des français-français, autrement dit : des français. Les Français musulmans en quelque sorte, c’étaient des enfoirés. Des français de second ordre. Nous autres, les Français de premier ordre, nous étions des « Français d’Algérie ». Eux, ils étaient des Algériens français. Ou des Algériens tout court. C’est comme ça que par politesse on appelait les bicots alias ratons ou melons. Mais les Français d’Algérie se différenciaient en multiples sous catégorie. Il y avait les français de souche. C’est à dire les Métropolitains transplantés dans la colonie, comme maman : bretons auvergnats et le reste. Les gaulois ! Et puis il y avait toute une panoplie de ritals, portugais, espagnols, maltais, métèques de tous poils, levantins, auxquels on associait les juifs de diverses provenances. Ils avaient la nationalité française, donc les mêmes droits que les Français « de souche », mais ils n’étaient pas de « vrais français ». Ils avaient été francisés. On pouvait les englober dans le terme général d’ « Européens » qui s’opposait au terme « africains ». C’est clair, non ?

Ces européens là, c’étaient les « colons », les habitants donc de la colonie, la dernière colonie française, l’Algérie. Par opposition aux métropolitains d’une part, et aux ratons de l’autre. Selon Sartre (français métropolitain de gauche qui se différencie donc des français métropolitains de droite type Déon) il y avait en Algérie un million de colons (il englobait en effet dans le terme colon n’importe quel cordonnier ou marchand de saucisses non arabe) contre dix millions de colonisés. Le colonisé est la contrepartie du colon qui est la contrepartie du colonisé. Le Français de gauche, contrairement au Français de droite, était pour la suppression des colonies, donc des colons et de ce fait des colonisés__et conséquemment de la notion de métropole. En effet la Métropole sans colonie, ça n’est plus une métropole : ça n’est plus que LA France. NOTRE France d’aujourd’hui. Français de gauche jusqu’au-boutiste Sartre prêchait la liquidation physique de l’Européen donc du colon : « Abattre un Européen, écrivait-il, c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre » . Planqué derrière sa tasse de café, au Flore ou aux Deux magots, Sartre voulait donc ma peau à moi l’Européen-français-d’Algérie-à-moitié-de-souche-à-moitié-indigène-judaico-catho, colon pour tout dire. Il donnait pas dans la dentelle, Sartre, il faisait pas dans la nuance. En joue : feu ! Il avait sans doute raison. Il fallait que je crève. Le colonialisme c’était un vieux truc archaïque, obsolète, révolu, has been, pouah ! On a trouvé plus efficace et moins coûteux depuis. Donc j’ai le tort de n’être pas mort à l’époque, quand j’étais en culottes courtes. Tu n’as pas honte Sportes. Sartre a dit... Et tu OSES être vivant ! Encore que __a posteriori ( quand j’avais dix ans en effet j’ignorais ce que ça voulait dire « être de droite » « de gauche », et n’avais aucune notion zoologico-politique de ce qu’est : un Sartre)__ je me demande si le normalien Sartre était si bon que ça en arithmétique : si tuer un européen d’Algérie, c’était tuer un oppresseur donc libérer un opprimé, on était loin du compte en liquidant les un million d’oppresseurs français d’Algérie. On n’eût libéré qu’un million d’opprimés. Œil pour œil dent pour dent. Faites le compte : restaient 9 millions de colonisés sur le bas côté de la route de l’Histoire... Il est vrai qu’il corrige son raisonnement en ajoutant : « Avec le dernier colon tué, rembarqué ou assimilé, l’espèce minoritaire disparaît cédant la place à la fraternité socialiste ». Alors espèce de connard de Sportès, as-tu conscience qu’en restant en vie tu as été un obstacle à la marche triomphante du Socialisme ? Pourri ! réac ! Ça (Sartre !) c’était la France de gauche. Celle qui criait « Algérie algérienne ». Moi, dans la rue, dans les manifs, je criais « Algérie française » comme la France de droite (un amie de l’époque avait deux hamsters l’un s’appelait Algérie algérienne, l’autre Algérie française). Au milieu, il y avait l’anti-Sartre : de Gaulle. Qui avait des problèmes. De gros, de très gros problèmes, tout seul qu’il était (comme d’hab), au milieu de ces vociférations : « Allergie française, allergie algérienne ! ». Car lui n’était pas pour la liquidation, l’épuration, le nettoyage ethnique, l’holocauste des un million de Français d’Algérie, de souche ou pas, juifs ou pas, chrétiens ou pas ! Demeurés mentaux ou non ! Il avait ça, un million de Français, plus ou moins français d’ailleurs, sur les bras : des Fernandez, des Cohen, des Dupont, des Sportes, des Fagiannelli. Hyper-excités en plus de ça, faciles de la gâchette... Il fallait faire avec... Dans le monde tel qu’il est (Spinoza, Machiavel). Pas dans le monde tel que le rêvait le professeur Sartre .

A l’époque, les Français d’Algérie haïssaient de Gaulle (parce qu’il les avait roulés dans la farine en criant par devant « Algérie française » et en concoctant l’indépendance dans leur dos). Et moi, du haut de mes cinq dix ans, je le haïssais pareillement (« De Gaulle au poteau ! » je criais, « Dix ans, ça suffit », non, là, je me goure, « dix ans ça suffit », c’est après... dix ans après, sur les barricades de mai 68). Pourtant, à y bien réfléchir __et je n’y réfléchirais que longtemps plus tard__ il m’a sauvé la peau, de Gaulle : du coutelas de Sartre qui voulait m’égorger (flanqué de Duras d’ailleurs , hé hé). Et du coutelas du FLN. Le FLN, front de libération nationale, c’était l’organisation révolutionnaire algéro-musulmane, anti-colons donc , c’est à dire anti-MOI. C’était eux ou moi. Ils m’ont eu. Mais ils ne m’ont pas tué. Ils m’ont même accordé le BEPC. Oui, moi, qui suis resté en Algérie jusqu’en 1963, j’ai passé le BEPC, seul petit français (tous les autres avaient fait leur valise en 1962), au milieu des jeunesses FLN en tenue scout avec foulard vert frappé du croissant rouge autour du cou. A l’époque, le foulard, ils le portaient autour du cou en effet, pas sur la tête. Que des FLN donc. Et moi, au milieu, le seul « blanc », judéo-blanc, celto-sémite ! J’étais le chouchou de la classe. La surveillante m’a soufflé les solutions du problème de maths. Traître ! Collabo !

De Gaulle donc m’a sauvé peu ou prou la peau. En réglant le problème algérien sans trop de dégâts...Des centaines de milliers de morts cependant, notons le. C’est qu’ils ont eu droit à toutes sortes de gâteries, les algériens-autochtones-indigènes, le Napalm et tout. On a été généreux avec eux. Notons par ailleurs qu’au sigle FLN s’opposait le Sigle OAS, le sigle des Français d’Algérie et des Français de France anti-gaullistes, et pro-Algerie (française). Les OAS étaient des fascistes. Les fascistes sont des racistes. Ils haïssent les arabes entre autres et les juifs. Or j’étais juif. Pouvais-je être OAS ? C’est vrai que je n’étais pas vraiment juif, puisque maman, juive, elle ne l’était pas. Elle était catho. Et m’a d’ailleurs fait baptiser catho : catéchisme, première communion, seconde communion avec brassard, cierge et le reste. A la paroisse du Sacré-Cœur, Alger. Je peux réciter mon Ave Maria, mon Notre père et le reste. Vous ne me croyez pas ? ... Je vous salue marie pleine de grâce, le seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes et Jésus le fruit de vos entrailles... Bon vous me croyez maintenant ? Sinon je continue : Agnus dei qui tollis peccata mundi...). En plus de ça, maman (la catho métropolitaine), qui s’était très vite séparée de papa (le juif indigène, berbéro-hébreu, hispano-sémite), car ils ne s’entendaient pas ( ils ne vivraient plus ensemble après ma naissance) a viré très vite à l’antisémitisme __et à la folie. Maman c’était Isabelle de Castille dite la Catholique, Louis-Ferdinand Destouche, dit Céline. Avec elle, bientôt, ce fut tous les jours __à la maison, quand je rentrais de l’école__ : Bagatelle pour un massacre ! « Sale-ordure-de-petit-youpin-crasseux-digne-fils-de-ton-ordure-de-youtre-de-père ! » elle me criait dans les oreilles. Moi, juif, je ne l’étais pas, même si je l’étais à moitié (sous Pétain, j’étais bon pour Drancy, non ?), je me rebellais, fier de mon prépuce intact, arc-bouté sur mon prépuce. Maman, en me traitant de juif, m’insultait. Et pour me venger, moi, le Croisé, Richard Cœur-de-lion, pour compenser, je traitais mes petits copains juifs, à l’école, de « sales-petites-canailles-de-youpins-immondes ! » . Des coups de poing s’échangeaient. Mais ces rixes, souvent, étaient interrompues __ grâce à une tierce partie :les Arabes. Quand on tombait sur un algérien-raton-autochtone-françaismusulman-arbi à la sortie de l’école (je dis à la sortie de l’école car dans l’école __ école Volta rue Volta à Alger__, des ratons, il y en avait pas : les indigènes allaient dans des écoles d’indigènes et les exogènes comme moi, les hétéro-gènes, les altero-gènes allaient dans des écoles d’exo-hétéro-alterogènes). Donc à la sortie de l’école, quand on tombait sur un melon, juifs et goys, youpins et chrétiens faisaient l’union sacrée pour casser du mahométan. Mais ce statu-quo ne durait pas longtemps...La vieille saloperie monothéiste reprenait vite ses discordes. Mahomet enterré, Moïse et Jésus redeterraient la hache de guerre.

Les sordides conneries que j’ai racontées ci-dessus sont pur jus, authentiques, vrai de vrai, du vécu-vécu, pas de l’auto-fiction. C’était ça, mes Jeux interdits à moi. Je développe ça dans un livre qui a paru chez Grasset en 1989 : OUTREMER. Tout un programme ce titre. Sans doute, quand bien même il évoque mon enfance en Algérie, devrait-on le traduire en Hébreu, en Arabe, en Anglais, pour le distribuer aujourd’hui (2006) aux diverses parties en présence au Moyen-Orient : Israéliens, Américains, Arabes. Il n’y a pas de vérité UNE, il n’y a pas de Dieu UN. L’UN-iversalité est une blague ! Voir Montaigne, Levi-Strauss, Freud... Adolescent débarqué d’Algérie en France en 1963 __en France qui ne fut jamais le doux pays de mon enfance : le triste pays de mon enfance, l’Algérie, suintait le sang et la haine__ une des premières choses que j’entrepris, de façon tout à fait inconsciente sans doute, au départ, ce fut de déguerpir aux Antipodes : en Asie, en Asie jaune, bouddhiste, au SIAM : à dix mille lieues des vieilles sanglantes saloperies monothéistes. Loin des minarets, des Bibles et des bénitiers. Amen !


Forum